Anne de Vandière fait parler le silence. Les mains sont là, fidèles et muettes. Les gestes ne sont jamais pensés, ils sont.

La question « Que sont vos mains pour vous ? » crée une surprise et un arrêt sur image, sur une vie enracinée dans la terre, la coutume et le clan.

Anne de Vandière a rencontré des personnes venant de six tribus tanzaniennes. La qualité des rencontres se retrouve aujourd’hui dans la force des photos. Elle a su rester le témoin discret d’un monde lointain.

Des Makonde, Wagogo, Masai, Barbaig, Datoga et Hadzabe l’ont accueillie à mains ouvertes et ont partagé leurs gestes. Ils se sont prêtés à la photographie, comprenant -parfois- le sens de ce témoignage.


Textes par Marine de Labriolle, ethnologue – sociologue.

FILM : SUR LES CHEMINS DE TANZANIE DE PRISCILLA TELMON
 

wagogo


Le village Gogo se retrouve autour des chants et des danses créés pour Dieu. A la fin de l’office se forme une longue chaine humaine où chacun serre la main de tous ; un regard, un mot de reconnaissance, puis les mains se disent le reste. Le lien prime, le geste sonne juste. Ces poignées de mains révèlent l’essence de l’ethnie Gogo: la recherche de l’harmonie du groupe. Les mains des Wagogo fabriquent des instruments de toujours et reprennent des rythmes anciens sur des mélodies familières. Ici, fait rarissime, ce sont les femmes qui jouent du tambour ; aujourd’hui elles continuent à jouer et à mener la danse sur des thèmes nouveaux : malaria, mariages précoces et sida sont expliqués dans un savant dosage de sérieux et de gaieté. Les mains donnent le rythme de la danse, le ton de la rencontre. Les mains invitent chacun à participer activement et à devenir créateur de sa propre évolution. Chez les Wagogo, la main est au corps ce que l’homme est à la communauté.

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makonde


Au commencement était la sculpture. Les œuvres Makonde du passé disent les légendes, le matriarcat et la cohésion du groupe autour de ses rites de passage. Aujourd’hui, les Makonde, installés loin de leurs terres d’origine, façonnent l’ébène comme un acte de fidélité envers les ancêtres et leurs traditions. Ils sont moins attachés à leur terre qu’enracinés dans leur art. Le temps et l’espace n’ont pas d’impact sur la création ; la main est son vecteur.

Avant de prendre son appareil, Anne a touché l’ébène. En caressant les formes et les détours de la sculpture, ses doigts ont retrouvé le travail des mains du créateur. Puis elle a pris le temps de regarder les mille gestes de l’artiste. La main, l’outil et l’œuvre se prolongent l’un dans l’autre et ne font plus qu’un. Tout naturellement, la photo est devenue une autre sculpture.

masai


Là où ils s’implantent, les vaches leurs appartiennent. L’identité Masai est liée au bétail. La vie, ses rythmes et ses gestes sont dictés par les besoins du troupeau. Le nombre de vaches assied l’autorité de l’homme. Les Masai ont le regard et la stature des hommes que le doute n’effleure pas. Ils se réfèrent à la tradition pour savoir à qui, hommes ou femmes, un geste appartient. A l’intérieur d’un cadre rigide qui ne tolère aucune souplesse sur le partage des rôles et des tâches, des femmes ont trouvé une ouverture. Scène intemporelle : elles échangent les nouvelles du clan, leurs mains s’affairant sur les perles de verre. Elles fabriquent des colliers rituels, des ornements d’oreilles, mais aussi des objets qui n’appartiennent pas à leur quotidien et qu’elles iront vendre au marché local. Cette activité économique, toute modeste qu’elle est, va leur permettre de mettre leurs filles à l’école. Quelle fierté de pouvoir dire à Anne : « Nous aussi, nous savons lire ! » et de montrer leurs mains, outils de liberté.

barbaig


Les Barbaig sont curieux de tout et viennent volontiers à la rencontre de l’étrange. Leurs mains investissent objets et matières nouvelles. Ils sont fascinés par le carnet de voyage, caressent le cuir, tournent les pages, s’arrêtent sur la main d’un autre, osent essayer le stylo … et découvrent qu’ils peuvent créer une image ! Anne s’est laissée guider par leur curiosité, a respecté leurs regards intrusifs et est entrée dans leur présent. La rencontre s’est faite dans la surprise réciproque.

Anne crée des images et fait entrer des hommes dans l’histoire. Les Barbaig devinent ce qu’est une photo sans réellement comprendre à quoi elle sert. Pourquoi figer quelque chose qui appartient au présent ? Ces hommes sont ancrés dans l’ici et maintenant et seuls les souvenirs et les récits appartiennent au passé. Uniques témoins tangibles de ce passé, les gestes ont traversé les millénaires. Ces hommes et ces femmes nous les livrent, intacts.

datoga


Voyageurs sans bagages. Leurs ancêtres sont partis du Soudan ; la recherche des pâturages a dessiné leur route. Aujourd’hui semi sédentaires, les Datoga continuent de ne posséder que leurs enfants, leur bétail et leur traditions. Leurs maisons basses étaient ainsi construites il y a des siècles. Le confort est une valeur inconnue des Datoga ; la vie est rude pour les corps. Mais leurs mains sont tendres quand elles touchent les enfants, patientes dans leurs gestes répétés de forgeron, tenaces dans la gestuelle du combat. Très tôt ils apprennent à façonner leurs armes, à manier le bâton et la lance, et à se défendre contre les voleurs de bétails. Anne s’est posée, a regardé, attendu et écouté. Lala a chanté et rythmé ses paroles en frottant ses bracelets. La musique a bercé ses mots et l’a encouragée à parler de sa vie de femme. Entre Anne et Lala s’étend un océan de différences ; et pourtant les regards se croisent, les mots se disent, les sourires s’échangent. Au-delà des différences, la rencontre se fait entre deux femmes, deux mères, deux personnalités affirmées ; cette rencontre donne sens à l’humanité.

hadzabe


Habitation sans murs, âtre sans ustensiles, récolte sans outils. La rencontre avec les Hadzabe se fait en silence et dans le dénuement. Aucun objet, aucune parole, aucun geste n’est inutile chez ces chasseurs cueilleurs. Ils ne possèdent rien. Pour les rencontrer, il faut les suivre; avec eux courir le lièvre, dénicher l’oiseau, trouver l’arbre à miel et déguster sur place. Les Hadzabe communiquent par les yeux et par les mains. Dès qu’ils identifient une plante, un bruit ou une odeur … le geste suit, efficace et silencieux. L’intime connaissance de l’environnement dicte les gestes de survie.

Les Hadzabe ne contrôlent pas la Nature, la Nature ne contrôle pas les Hadzabe. La rencontre de l’homme et de son environnement se place dans une autre dimension : celle de l’harmonie. En les accompagnant, Anne se pose en témoin de cette harmonie où l’homme s’intègre à la Nature et devient Nature. Anne a couru le gibier, cueilli les baies et goûté le miel en silence, pour ne pas rompre cette harmonie. Les photos ont accompagné les gestes sans les interrompre, ni les figer. Onoasi dit au revoir. Sa poignée de main a le gout de la terre.

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